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Huis Clos

Présentation

Huis Clos est une pièce en un seul acte composé de cinq scènes. L’action se situe en Enfer.

Un homme, Garcin, est introduit sur la scène par un garçon d’étage. Après s’être étonné qu’en Enfer ne se trouvent ni bourreau ni instruments de torture, il se plaint de la tristesse du lieu, de l’absence de miroir, de brosse à dent, de fenêtre... Et se résigne à demeurer là, avec son angoisse. Il a beau rappeler le garçon d’étage pour sortir de scène, il n’obtient aucune réponse. La porte est close.
Tout est clos. Garcin est effondré.
C’est alors que le garçon d’étage fait entrer une femme : Inès. Pressée, hors d’elle, elle réclame une certaine Florence... Qui n’est pas là. Où est-elle ? Demande-t-elle à Garcin qu’elle prend pour son bourreau. Garcin se renferme sur lui-même. Que chacun garde ses distances et demeure silencieux : ainsi, tout ira bien. Inès, à bout de nerfs, fait les cent pas...
Mais la porte s’ouvre à nouveau : entre en trombe une jeune femme élégante qui se précipite sur Garcin qu’elle prend pour un autre. Confusion et rires faux. Estelle apparaît comme une mondaine, bourgeoise écervelée qui se demande pourquoi elle est là. Le garçon d’étage les quitte en précisant que plus personne ne viendra : ils resteront ici tous les trois pour l’éternité.
Dans la tourmente et le désordre, chacun va maintenant « lâcher » des bribes d’existence en tentant de l’expliquer et de s’expliquer. Parfois, ils distinguent même les vivants eux-mêmes, leurs proches qu’ils viennent de quitter et ne peuvent plus rejoindre puisqu’ils sont morts. Chacun de nos trois « héros » doit se rendre maintenant à cette évidence : dans ce huis clos, il n’est vivant que dans le regard de l’autre.
Nous apprenons au cours d’échanges tendus que Garcin, journaliste pacifiste à Rio, a refusé d’aller se battre et fut fusillé pour cela. En vérité, il a fui par lâcheté et fut exécuté par les combattants. Garcin ne cesse de clamer qu’il n’est pas un lâche. Il attend d’Inès qu’elle l’approuve. Elle ne le fera jamais. En outre, avouant avoir forcé sa femme à le servir, lui et sa maîtresse, il apparaît comme un Don Juan de pacotille, odieux et vil. Inès, homosexuelle, employée des postes, ne cesse de le pousser dans ses retranchements tout en essayant de séduire Estelle...Elle qui avait séduit Florence, la femme de son cousin - lequel, souffrant trop, s’est jeté sous un tramway - est morte asphyxiée par le gaz ouvert par Florence, une nuit qu’elles étaient toutes deux dans leur chambre.
Estelle, morte d’une pneumonie, cherche le soutien de Garcin qui cherche le soutien d’Inès qui veut séduire Estelle qui cherche à savoir ce qu’ils vont ensemble devenir.
Estelle a dit à Garcin et Inès comment, pauvre et orpheline, elle avait dû épouser un vieil homme, pris Roger comme amant, eu un enfant de lui pour lui faire plaisir, mais s’était débarrassée du nourrisson en le noyant... Roger s’est donné alors la mort. C’est lui qu’elle a cru reconnaître en arrivant ici, en Enfer.
Tous ces aveux sont arrachés peu à peu, comme ceux qu’un bourreau obtient en dépiautant sa victime, dans la douleur et les cris, au fil d’un dialogue pressé et brutal.
Avouer à l’autre ce que l’on est vraiment, reconnaitre enfin les actes qui ont fait ce que l’on est, c’est là la véritable torture qu’ils vont éternellement endurer en Enfer.
Il y a dans Huis clos comme un appel de Sartre. Voilà comment vous êtes, nous dit-il, si vous ne vous servez pas de votre liberté !
Arrachez-vous de la dépendance d’autrui et servez-vous de votre liberté en agissant, en changeant par les actes d’autres actes !
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Au « théâtre de caractères » de Passeur, Lenormand, Bourdet, Anouilh (etc.) qui dominait alors les scènes, Sartre oppose brutalement Huis clos avec un « théâtre de situations », où la psychologie n’est plus motrice.
Huis clos a été créé le 27 mai 1944 à Paris. Ce fut un énorme succès. Mais la presse collaborationniste entra en guerre contre elle et contre son auteur, « ce fils dégénéré de Gide ». Le scandale que provoqua la pièce fit beaucoup de bruit. « Pièce vénéneuse ! », « Doit- on jouer de pareilles choses ! », « Personnages faisandés », « Vice hors nature d’Inès », « Sentiments inhumains d’Estelle », « Exposition de charognes nauséabondes », « Pas un souffle de santé ! » « On a le cœur soulevé ! » « Diaboliques créatures ! » etc ... Quelques critiques vont même jusqu’à demander l’interdiction de la pièce.
Le 6 juin 1944, soit une dizaine de jours après la première, le débarquement en Normandie survint. Tous se persuadèrent alors que l’Allemagne allait perdre la guerre. On pressentit même l’insurrection parisienne. C’est dans ce climat très passionné que le public découvrit Huis clos au théâtre du Vieux-Colombier.
« Quand on écrit une pièce, nous raconte Sartre lors d’une interview en 1965, il y a toujours des causes occasionnelles et des soucis profonds. La cause occasionnelle c’est que, au moment où j’ai écrit Huis clos, vers 1943 et début 44, j’avais trois amis et je voulais qu’ils jouent une pièce, une pièce de moi, sans avantager aucun d’eux. C’est à dire, je voulais qu’ils restent ensemble tout le temps sur la scène. Parce que je me disais, s’il y en a un qui s’en va, il pensera que les autres ont un meilleur rôle au moment où il s’en va. Je voulais donc les garder ensemble. Et je me suis dit, comment peut-on mettre ensemble trois personnes sans jamais faire sortir l’une d’elles et les garder sur la scène jusqu’au bout comme pour l’éternité. C’est là que m’est venue l’idée de les mettre en enfer et de les faire chacun le bourreau des deux autres. Telle est la cause occasionnelle.
« Les Autres » fut le premier titre de la pièce. Sartre l’avait confiée en automne 1943 à Camus qui devait la mettre en scène et jouer Garcin. Cela n’eut pas de suite car la gestapo arrêta l’une des actrices. La pièce « Les Autres » devint « Huis clos » à l’été 1944 et fut mis en scène par Raymond Rouleau ; tandis que Camus commençait les répétitions de sa tragédie moderne « Le Malentendu. »
Mais il y avait à ce moment-là des soucis plus généraux, poursuit Sartre, et j’ai voulu exprimer autre chose dans la pièce que simplement ce que l’occasion me donnait. J’ai voulu dire : l’enfer, c’est les autres. Mais "l’enfer, c’est les autres" a toujours été mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or, c’est autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut-être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont au fond ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes pour notre propre connaissance de nous- mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons ses connaissances que les autres ont déjà sur nous. Nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné de nous juger. Quoique je dise sur moi, toujours le jugement d’autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui. Et alors en effet je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous. »
Huis clos, ce « chant qui vient de l’abyme » n’a pas de dénouement. Tout comme « La Danse de Mort » de Strindberg elle se termine sur ce mot : « Continuons ».

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